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PORTRAIT | Karim Madani : Le rythme dans la plume

 

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Karim Madani a fait de la ville noire et décadente le décor de ses polars. Après avoir démarré dans l’écriture comme chroniqueur de musique, cet exalté de cultures urbaines a fantasmé ses lieux de prédilection : New York, Los Angeles et le 13e, son « ghetto » à lui.


Karim Madani est un dur à suivre. Il ne parle pas, il débite. Il n’explique pas, il passe d’un sujet à un autre, emporté par les références, en prise avec sa propre pensée. Même l’initié peut se sentir perdu, alors le quidam n’en parlons pas ! Madani parle comme il écrit. En mai dernier, il disait dans un article (1) : « Chez moi c’est très saccadé, très rythmique. C’est lié au jazz, où il y a vachement ce genre de rythmique un peu éclatée, surtout dans le free. La musicalité de la phrase, le rythme de la phrase, c’est hyper important. J’écris beaucoup avec l’idée de sampling, de ligne de basse, de batterie, de syncope. » Bel exemple de la combinaison du flot et du flow.

À bien y regarder, l’écrivain a aussi l’allure de son phrasé. Il paraît qu’on peut dire « hipster », quand les lunettes sont à grosse monture, la chemise à carreaux, le casque sur les oreilles un outil de première nécessité, le tutoiement même pas discutable et la contre-culture érigée en modèle. Il lui manque juste l’air snobinard, alors traitons-le d’ « urbain branché », dans son temps. Avec Madani, on ne pouvait tomber sur meilleur acteur-disséqueur de la Ville avec un grand « V », celle qui englobe, qui bouffe, qui produit, qui le fascine.


Grandi aux Olympiades, élevé en bibliothèque

La sienne est rien moins que sa génitrice. Paris 13 - et non Paris tout court - l’a vu naître physiquement en 1972 de parents d’origine marocaine, grandir dans le quartier du métro Corvisart, qu’il quitte à sa majorité pour le boulevard Masséna pendant six ans, puis pour les Olympiades jusqu’en 2003, avant de s’éloigner un peu, à peine, vers Ivry. Intellectuellement et culturellement, c’est dans les bibliothèques que cela se passe : « Mes parents ne lisaient pas et il n’y avait pas de livres à la maison, raconte Karim Madani. Je me suis fait mon éducation littéraire avec les cartes de bibliothèque de la Ville de Paris. C’était naturel, j’aimais bien ces endroits. Dès l’âge de 10 ans, j’ai développé une boulimie de lecture. » Dans sa bouche, les noms fusent, de titres, d’auteurs, d’artistes. « Mafia Trece, Département E, Gallegos, Daddy Nuttea, Scandale », pour les figures locales, sont des groupes de hip hop et de rap, des producteurs, des graffeurs qu’il a « croisés régulièrement », au cours d’errements « en long en large et en travers » dans l’arrondissement.

Les cultures urbaines dans la peau, le jeune Madani devient, parallèlement à ses études de lettres, journaliste freelance pour divers magazines musicaux. Pendant une dizaine d’années, il chronique. Un jour, le 13e sera le décor de l’un de ses polars : dans Cauchemar périphérique, paru en 2010, le personnage principal vit sur la dalle des Olympiades et arpente, entre autres, l’avenue d’Ivry et le boulevard Masséna.


Fragments de cauchemar américain

Comment un petit musard pas spécialement favorisé socialement - ni spécialement défavorisé d’ailleurs -, s’est-il fait une place dans la collection Série noire de Gallimard (Le jour du fléau, 2012) ? C’est qu’à force d’écrire sur la musique des autres, Madani en a composé une dans sa tête. « Entre 1999 et 2001, j’ai fait une vingtaine de voyages aux États-Unis, en particulier à New York et Los Angeles, pour des articles, retrace-t-il. Là, j’ai traîné dans les quartiers, écrit des chroniques urbaines. Une revue littéraire de l’époque, Inventaire inventif, a accepté de les publier. À la fin, c’est devenu un livre. » Fragments de cauchemar américain, c’est l’Amérique du béton et du ghetto. C’est aussi la naissance d’un style qui se veut volontairement coup de poing, noir et alarmiste. D’ailleurs, Karim Madani n’a pas manqué de noter des similitudes entre Brooklyn et le 13e : « Le métro aérien, les terrains de basket en dessous, la mixité. »

Ce premier ouvrage n’est pas passé inaperçu. « J’ai rencontré des gens de l’édition grâce à lui, dont Catherine Nabokov, la fille de, et ça s’est fait de fil en aiguille », précise celui qui dit se sentir à l’aise autant avec les rappeurs juifs de Harlem que dans le petit monde des lettres parisiennes. S’ensuivront d’autres polars et quelques titres de littérature jeunesse, pas moins sombres pour autant. Sa prolixité s’emballe encore quand il évoque son travail. « Il y a toujours une notion de cauchemar dans mes livres, j’essaie de montrer la ville anesthésiée par la télé, la consommation... » Avec le temps, Karim Madani essaie de tendre davantage vers la psychologie et l'humain, explique-t-il : « Il faut que je dépasse le niveau de la série B. Il faut que je sorte de la BD. » L’idée n’existe pour le moment que dans son esprit, mais un prochain roman pourrait raconter l’histoire d’une anorexique qui prend plaisir à présenter à des mangeurs de fast-food des photographies d’enfants faméliques, avant de se faire vomir...

Un banlieusard chez Gallimard

En attendant, c’est Gallimard qui bénéficiera de son prochain manuscrit. « J’écris toujours deux livres à la fois, un polar et un jeunesse, mais en ce moment je ne bosse que le Gallimard. J’ai pas mal de pression. »

C’est qu’il voudrait confirmer. Passer un cap. Vivre de sa plume, comme on dit. On se dit qu’il a le temps, qu’il est jeune. En réalité, l’écrivain s’apprête à fêter ses quarante ans. Avec ses allures d’ado attardé, on n’aurait pas cru non plus qu’il soit père de deux enfants de 9 et 4 ans. D’ailleurs, son appartement, situé au 5e étage sans ascenseur du centre-ville d’Ivry, et dont on n’a cependant visité que la pièce principale, pourrait tout autant être celui d’un célibataire, bon plan obtenu par le pote d’un pote - c’est le cas -, au mobilier sobre et fonctionnel et dont la décoration se limite à un prix encadré dans le couloir.

Karim Madani n’a pas perdu ses habitudes de petit garçon : tous les jours ou presque, quand ses enfants sont à l’école et sa compagne au travail, il se rend à la médiathèque d’Ivry pour l’écriture des scénarii qu’on lui a commandés et qui lui servent à gagner sa vie, comme pour celle de ses romans. Il passe une main sur son crâne rasé : « En ce qui concerne le 13e, je n’ai pas besoin d’aller sur place pour trouver l’inspiration. Je ferme les yeux et j’y suis. »


Karim Madani en quelques dates : 
1972 : Naissance à Paris
1993 : Premier voyage à New York
2005 : Première publication, Fragments de cauchemar américain
2010 : Cauchemar périphérique, avec pour décor le 13e arrondissement.
2012 : Le jour du Fléau, paru dans la collection Série noire de Gallimard et Le journal infirme de Clara Muller, aux éditions Sarbacane.

 

 

 

Publié par Virginie Tauzin  le 12 Novembre 2012
 

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