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« J’ai une chance insolente d’être encore là » | Entretien avec Éric Bouvet

 

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Eric Bouvet appartient à cette génération de photographes qui a couvert les conflits et les événements qui ont marqué le monde ces trois dernières décennies. Ses clichés ont été publiés dans les grands titres internationaux, de Newsweek à Stern en passant par Paris Match ou Libération. Certains illustrent même les livres d’histoire. Mais l’époque où le reportage permettait de gagner sa vie est révolue. Ancien de l’agence Gamma, il travaille en freelance depuis plus de 20 ans et élargit sans cesse ses activités. Le photographe, qui vit et a son atelier dans le 13e, livre son analyse des bouleversements que traverse le photojournalisme et témoigne des séquelles que gardent ceux dont le métier est d’être au plus près de tout, même du pire.


Le 13 du Mois
: Vous considérez-vous comme un photojournaliste ou un photographe ?
Éric Bouvet : Je me considère plus comme un photographe pour la simple raison que je ne supporte pas qu’en France, on enferme les gens dans des cases. Je prends du plaisir à tous les niveaux de la photographie, sur un sujet d’actualité, un conflit comme dans une chambre grand format pour une série de portraits en studio, ou encore sur un moyen format pour des choses plus institutionnelles... Mais je ne crache pas pour autant sur le terme de photojournaliste parce que je pense que ça a été un vrai métier.

Ça ne l’est plus ?

Si, ça l’est encore, mais le terme est un peu galvaudé aujourd’hui. Les gens disent « le photojournalisme est mort » alors qu’il n’y a jamais eu autant de photographes. Le matériel permet plus de possibilités aujourd’hui que lorsque j’ai commencé. Il fallait alors payer les films et être bon technicien…

 

Vous êtes nostalgique ?

Je mentirais si je disais que je ne le suis pas, mais je n’aime pas trop regarder en arrière, ce n’est pas bon. Je suis très heureux d’avoir vécu tant de moments historiques. J’ai vu Mandela sortir de prison devant moi, j’étais avec Vaclav Havel à la Révolution de velours, sur le mur de Berlin quand il est tombé, pendant la guerre du Golfe, je suis entré avant les Américains dans Koweït City… Vivre l’histoire comme ça en direct, c’était extraordinaire. Ce n’est vraiment pas par fierté, c’est juste que c’était mon boulot.

 

Vous diriez que c’est différent aujourd’hui ?

Durant toutes les années 80, nous étions une douzaine à nous retrouver à travers le monde. Puis, à la chute du mur de Berlin, nous nous sommes rendus compte qu’il y avait des bons photographes polonais, russes, etc. Donc, le gâteau a commencé à se réduire, mais il y avait encore de la place pour tout le monde. En 2002 sont arrivés le numérique et Internet et là, ça a été la mort du petit cheval blanc, ça a été terminé. Tout le monde était photographe.

 

Est-ce que vous estimez que c’est plus dangereux aujourd’hui de faire du photoreportage dans les zones de conflit ?

Non. On a l’impression que c’est plus dangereux car il y a plus de monde, donc plus de dommages. Plus de photographes qui sont aussi moins aguerris ; qui font des erreurs. Quand on voit le nombre de jeunes partis en Syrie, sur des conflits durs comme ça, c’est souvent de l’inconscience. Il faut être sérieux, ne pas foncer tête baissée. Nous sommes dans une société où tout va très vite et ils pensent qu’en faisant un coup, ils vont se faire connaître. Mais même s’ils arrivent à faire ce coup, ce qu’ils n’ont pas compris, c’est qu’il va falloir en faire un autre rapidement derrière. Dans ce métier, vous êtes tout de suite oubliés et bouffés.

 

Comment expliquez-vous que malgré la concurrence et la précarité, des collectifs de photographes continuent de se créer ?

La force de l’image. Mais s’il y a encore plus de jeunes qui veulent faire ça, c’est formidable. Beaucoup m’écrivent ou m’appellent, ils sortent de l’école ou y sont encore et me disent qu’ils vont partir en Irak ou je ne sais où. Je leur dis « oui mais pour quoi faire ? ». Quand on est jeune, on fait des erreurs, moi j’en ai fait énormément, j’ai une chance insolente d’être encore là. J’ai beaucoup d’amis qui sont décédés, beaucoup d’autres ont été blessés, ont eu la tête en vrac. Et puis il y a quelque chose que la jeune génération ne connaît pas et heureusement : plus on vieillit, plus on fait des conflits. C’est post-traumatique. Il ne faut pas qu’ils oublient que dans trente ou quarante ans, ils vont se retrouver avec tout ça sur le coin de la gueule et il faudra vivre avec. Mais, ça fait parole de vieux con parce qu’on ne peut pas se l’imaginer et c’est normal.

 

Vous êtes-vous autocensuré pour des raisons éthiques ou de conscience ?

Bien sûr, je me suis très souvent censuré. Et ça a été une erreur. S’il y avait quelque chose à refaire mieux, ce serait ça. Je me dirais « prends tes photos. Tu te censures avant de les diffuser si tu veux, mais prends-les », parce que peut-être que dix ans plus tard, cette photo-là, elle aura une toute autre force. Un exemple simple : je me retrouve le premier à Baidoa, l’épicentre de la famine de 1992 en Somalie. Ça a été inimaginable, insoutenable. Je suis devenu à moitié fou et je suis parti tout de suite, il était impensable que je puisse rester. J’ai fait trois photos sans grand intérêt. Je n’ai pas photographié parce que très souvent, je me dis que les gens ne sont pas obligés de subir ce que moi je prends dans la gueule, l’horreur telle qu’elle est. C’est toujours le combat entre le subjectif et l’objectivité : est-ce qu’on doit montrer aux gens l’horreur telle qu’elle est ou bien est-ce qu’au contraire, il vaut mieux la contourner pour qu’ils puissent l’analyser, la comprendre, la digérer ?

 

Et qu’en pensez-vous en définitive ?

Ce boulot m’a fait prendre conscience qu’aujourd’hui je n’ai plus de certitudes. Quand j’étais jeune, j’étais bourré de convictions et aujourd’hui je ne suis plus sûr de rien.

 

Cela vous amène-t-il à travailler différemment ?

De toute façon, je travaille différemment en fonction des magazines dans lesquels je publie. Je ne vais pas faire la même photo pour Géo, Paris Match, pour un magazine américain ou pour Libé. C’est un bel exercice de style, il faut essayer de rentrer dans le moule du canard. Il faut être en forme. Et le problème du photographe, comme celui d’un écrivain, d’un sculpteur ou d’un peintre, c’est l’inspiration.

 

Aujourd’hui, à cause du droit à l’image,  n’est-il pas plus compliqué de faire des reportages de rues en France plutôt qu’ailleurs ?

Non, moi je n’ai jamais eu de souci. Il y a eu une période où on en a fait tout un plat, mais aujourd’hui les juges ont compris qu’il fallait arrêter ça, d’autant plus qu’aujourd’hui, n’importe qui fait une photo dans la rue et la met sur les réseaux sociaux.

 

Et dans des banlieues plus sensibles par exemple ?

Là, c’est différent. Il y a des codes, du respect à avoir, une façon de se conduire. Je ne suis jamais agressif dans mes prises de vue, je discute avec les gens, c’est un partage. À partir du moment où vous vous intéressez aux gens, vous leur demandez ce qu’ils font, ça les valorise. Ce métier est malheureusement un peu mal considéré. Les gens ne font plus la différence entre le professionnel et l’amateur, même si je n’aime pas ces deux mots. Les gens sont persuadés qu’ils vont faire la même chose qu’un photographe parce qu’ils achètent un gros appareil avec un gros zoom. Or, ce n’est pas parce que je vais avoir les mêmes outils qu’un ébéniste que je vais être un bon ébéniste.

 

Cela vous énerve ?

C’est surtout un léger manque de respect. Et cela se traduit par le fait qu’aujourd’hui la photo doit être gratuite. Très souvent on me demande mes photos gratuitement. Que ce soit pour une édition, pour « Tartempion » qui veut illustrer son site Web ou pour une manifestation quelconque. Si je donne, je n’ai plus d’argent pour travailler or je cherche de l’argent pour travailler, pas pour acheter une voiture ou partir en vacances. L’année dernière par exemple, j’ai très peu travaillé. C’est pour ça que je fais de plus en plus d’institutionnel pour pouvoir investir et espérer repartir. Si je veux me mettre dans un trou en Ukraine avec les gars pendant quinze jours pour ramener un sujet un peu société, il me faut trouver de l’argent pour me payer le billet. C’est pour cela que ce métier a besoin d’être un peu respecté.

 

Combien de votre génération font encore ce métier ?

Je suis un des derniers dinosaures.

 

Pourquoi ?

Les gens ne s’imaginent pas l’énergie qu’il faut. Pour faire ce boulot, tenir autant d’années, il faut une énergie hors du commun, être motivé en permanence. Et quand vous êtes dans un endroit où ça ne va pas, personne ne va vous sortir de là. Vous ne pouvez compter que sur vous-mêmes, votre bonne étoile, votre motivation, votre sens de la démerde.

 

Comment concilier vie de famille avec ce métier ?

Cela fait vingt-sept ans que je suis marié et j’ai deux enfants qui ont aujourd’hui 19 et 24 ans. Si je ne les avais pas eus, c’est évident que je ne serai plus là. Ils ont été mon garde-fou, sinon, à un moment, je me serais trop investi, je serais allé trop loin. Ensuite, c’est à moi de gérer au mieux toute cette merde que j’ai derrière moi, les kilomètres de fantômes et le ventre en vrac tout le temps, ça ne doit pas rebondir sur ma vie de monsieur Tout-le-monde.

 

 

Publié par Mathilde Azerot  le 19 Mars 2015
 

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