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Portrait | Pascal Abdourahamani

 

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Coup de griffe

Responsable des achats dans un grand hôtel le jour, Pascal Abdouharamani est la nuit patron d’OKP, une toute jeune marque de streetwear. Sa griffe : l’esprit des Olympiades de sa jeunesse.

Surprise au premier coup d’œil. Ce ne sont pas seulement les cent quatre-vingt douze centimètres - et demi, il y tient - qui frappent, mais aussi le fait que sa bobine nous soit inconnue. Pascal Abdourahamani n’est pas spécialement célèbre, mais pour avoir visionné tout ce qu’Internet consacrait à sa marque de fringues, de la page Facebook aux clips vidéos, on s’attendait à voir débarquer l’un de ces gars qui s’en tapent cinq en arborant fièrement les tee-shirts OKP. Il a la carrure idoine mais le créateur de la marque se planque pour laisser à ses « frères » le soin de la personnifier devant les objectifs.

OKP pour Old Kings Partners, qui signifie... « C’est un secret qui a trait à notre vécu aux Olympiades », lance Pascal Abdourahamani. Indice supplémentaire : « C’est par rapport à des histoires raciales, entre Noirs et Blancs. » L’expression sur son visage dit « stop », comme si une phrase de plus trahirait ce pacte entre copains. Car Old Kings Partners, bien avant d’être une marque de streetwear, est le nom que s’est donné en 1994 cette bande de potes née et grandie aux Olympiades, qui communiquait d’immeuble en immeuble en sifflant par-dessus la dalle. Et on ne peut être plus précis quand on dit que Pascal est né là : sa mère a accouché sur son palier.

Baskets et chaussures pointues

Au pied de la tour Grenoble, le jeune homme, 30 ans cette année, lève les yeux vers l’appartement qu’il a quitté il y a huit ans. Ses parents y sont arrivés en 1963, après un long périple depuis l’archipel des Comores. Sa mère vit toujours là, alors il passe souvent, salue ses anciens voisins, échange quelques mots avec la jeune génération, qui a pris la relève sur les bancs et dans les cages d’escalier. « Les jeunes m’appellent l’ancien maintenant, et quand ils me voient, ils me disent : "T’as réussi, toi". » Il faut dire que le look américain qu’il nous propose, jeans noirs, grosses chaussures rouges de basketteur et veste de la marque aux trois bandes sur large tee-shirt OKP, n’a rien à voir avec sa panoplie de tous les jours. « Quand je passe ici après le boulot, j’ai mon costard, mes chaussures pointues, l’une de mes filles dans les bras, l’autre dans la poussette... Ça leur fait peut-être un drôle d’effet, mais je ne me considère pas comme quelqu’un qui a réussi. » Pascal Abdourahamani n’a pas raté grand chose non plus, à part peut-être son BTS de maintenance énergétique en alternance. Encore que c’est précisément cette formation qui lui a permis d’entrer au luxueux hôtel Scribe, près de l’Opéra, comme « changeur d’ampoules » avant d’en devenir, six ans plus tard, le responsable des achats.

Pendant ce temps, les copains se lancent dans des projets. « On me demandait sans arrêt mon avis mais on ne m’écoutait pas. J’avais des idées, pourtant. » Et une grande passion pour les casquettes. « En me penchant sur ma fiche de paie, je me suis rendu compte que j’avais droit à des heures de formation, alors j’ai fait une semaine sur Illustrator. Mon formateur m’a convaincu que les tee-shirts seraient plus faciles à vendre que les casquettes. » À défaut, Pascal décide d’en porter une double : responsable des achats jusqu’à 18 heures, de sa marque « jusqu’à 4 heures du matin ». En 2011, OKP, dont il est le seul actionnaire, débarque sur Internet, et la philosophie de l’équipe des Olympiades avec.

Arnold, Willy et les préjugés

En toile de fond, ces années passées sur la dalle, quand Pascal, Cédric, Karim et les autres ouvraient « tous les vendredis soir les portes des immeubles aux juifs qui ne pouvaient pas taper le code », shabbat oblige. Ses inspirations sont surtout étasuniennes, mais balayent large : du rap de Shaolin District, dont il a repris des visuels sur ses tee-shirts, au « Personne dans la vie ne choisit sa couleur / L’important c’est d’écouter son cœur » du cultissime générique d’Arnold et Willy. « Ça peut paraître con comme ça, mais j’aime bien ce message anti-préjugés. » Et de citer les remarques qui reviennent souvent à son encontre, du plus léger : « Les gens se disent : "Il doit pas être commode", simplement parce que je suis grand et black », au plus grave : « Des insultes envers ma compagne, parce que nous sommes un couple mixte. »

Avec un tel discours, une idée nous vient à l’esprit : Pascal serait-il un grand frère, comme dans la formule consacrée par une certaine émission de seconde partie de soirée ? Non, même pour blaguer, ça ne passe pas. D’abord c’est TF1 qui coince - tout comme France 2, d’ailleurs, depuis le reportage d’Envoyé spécial sur les Olympiades (1) - avec cette « image dégueulasse des quartiers » qu’ils véhiculent. Ensuite parce qu’il se défend d’être un exemple pour les jeunes. « Avant, les anciens étaient des grands frères, ils nous coachaient, nous cadraient. Personne ne joue ce rôle maintenant. On a une part de responsabilité, on n’a pas repris le flambeau. » La faute à un « décalage » avec les adolescents d’aujourd’hui, peut-être, à « des valeurs qui se perdent », il ne sait pas trop.

Pas de rêve de gloire

Depuis un an, OKP a sa petite boutique sur Internet, et pas encore de points de vente en France. « Ça viendra. Il faut encore qu’on se débarrasse d’une image de banlieusards qui refroidit les commerçants, alors qu’on s’adresse à tout le monde. » L’objectif, de toute évidence, n’est pas de conquérir le marché du tee-shirt. « On veut jouer sur l’exclusivité. Être présents dans des magasins précis : trois sur Los Angeles, trois sur Rio... Le but, c’est de donner de la valeur au produit et de voyager. » Justement, Pascal revient de trois semaines de vacances en Californie, où il n’est pas parti les mains vides : « À chaque fois qu’on va quelque part, mes potes ou moi, on repère des points de vente et on laisse quelques tee-shirts. » Cet été, une bonne dizaine s’est écoulée dans une boutique de Los Angeles. Derrière ce petit business, donc, pas de rêve de gloire, pas de projet démesuré, pas vraiment non plus de soif d’ego : « Je ne fais pas ça pour me mettre en avant. » Et puis, en aucun cas il n’est question de s’éloigner des Olympiades. Du côté de Jeanne d’Arc, c’est déjà suffisant.


Pascal Abdourahamani en quelques
dates :

1963 : Arrivée en France de ses parents depuis les Comores

1982 : Naissance à Paris 13e sur le palier de son appartement des Olympiades

1994 : Création de l’appellation Old Kings Partners (OKP)

2011 : Lancement de la marque Old Kings Partners


(1) Un reportage sur les « bandes organisées » tourné aux Olympiades diffusé en septembre 2010 a fait polémique.

Publié par Virginie Tauzin  le 11 Décembre 2012
 

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